À l’heure où Thiès s’apprête à accueillir les festivités du 66e anniversaire de l’indépendance du Sénégal, un parfum de déjà-vu plane sur la « capitale du Rail ». Vingt-deux ans après les célébrations annulée en 2004 et qui avaient finalement débouché sur l’une des plus grandes affaires politico-judiciaires du pays. La ville redevient le centre symbolique de la République, entre commémoration nationale et mémoire encore vive d’un scandale d’État.

2026 : Thiès renoue avec l’histoire
Ce 4 avril 2026, le président Bassirou Diomaye Faye présidera le traditionnel défilé civil et militaire à Thiès, en présence des corps constitués. Un retour chargé de symboles pour une ville qui, en 2004, devait déjà incarner la fierté nationale à l’occasion de la fête de l’indépendance.
Mais à l’époque, l’événement n’avait pas seulement marqué les esprits par son ambition. Il avait surtout été le point de départ d’une affaire tentaculaire, mêlant marchés publics, rivalités politiques et procédures judiciaires à rebondissements : l’affaire dite des « chantiers de Thiès ».
2004 : une fête nationale à l’origine d’un scandale
Tout commence dans le cadre des préparatifs du 4 avril 2004. D’importants travaux de rénovation et d’embellissement sont engagés à Thiès. Rapidement, des soupçons de surfacturation et d’irrégularités émergent.
L’entrepreneur Bara Tall, alors PDG de Jean Lefebvre Sénégal, est mis en cause. Mais très vite, l’affaire prend une dimension politique avec l’implication de Idrissa Seck, maire de Thiès à l’époque et figure montante du pouvoir.
La chute d’un dauphin politique
Ancien Premier ministre de Abdoulaye Wade, Idrissa Seck est alors perçu comme son successeur naturel. Mais la rupture entre les deux hommes précipite les événements.
En 2005, sur la base d’un rapport de l’Inspection générale de l’État, il est accusé d’avoir engagé des dépenses jugées excessives dans les chantiers de Thiès. Inculpé notamment pour atteinte à la sûreté de l’État, il est incarcéré à Dakar pendant plusieurs mois.
Son arrestation provoque une onde de choc nationale et marque un tournant majeur dans la vie politique sénégalaise.
Un feuilleton judiciaire aux allures de règlement de comptes
Contre toute attente, Idrissa Seck bénéficie en 2006 d’un non-lieu et recouvre la liberté après 199 jours de détention. Tous les autres protagonistes sont également blanchis, à l’exception de Bara Tall.
Son procès, ouvert en 2011, restera gravé dans les annales judiciaires. Le substitut du procureur, Ibrahima Ndoye, y prononce une déclaration devenue célèbre, remettant en cause la culpabilité de l’accusé malgré des réquisitions de condamnation.
Au final, Bara Tall est acquitté, mettant un terme judiciaire à une affaire qui, dans l’opinion, laisse un profond sentiment d’inachevé.
Une affaire aux fortes implications politiques
Dès sa sortie de prison, Idrissa Seck évoque ouvertement un complot politique, liant l’affaire à la rivalité qui l’opposait à Karim Wade, fils du président.
Pour de nombreux observateurs, les « chantiers de Thiès » dépassent largement le cadre d’un dossier judiciaire : ils symbolisent une lutte de pouvoir au sommet de l’État, où justice et politique se sont entremêlées.
2026 : entre célébration et mémoire collective
Aujourd’hui, alors que Thiès se prépare à accueillir de nouveau la fête de l’indépendance, le contraste est saisissant. Là où l’édition de 2004 avait ouvert une crise majeure, celle de 2026 se veut un moment d’unité nationale.
Mais pour les Thiessois, difficile d’effacer totalement les traces du passé. L’événement ravive une mémoire collective encore marquée par cette affaire emblématique.
Au-delà du défilé et des symboles, une question demeure : plus de deux décennies après, l’histoire des chantiers de Thiès a-t-elle livré toute sa vérité ? Ou reste-t-elle l’un de ces épisodes où la justice des tribunaux n’a pas totalement apaisé celle de l’opinion ?



